L'impact de l'immigration sur le vieillissement de la population
La population française, comme partout ailleurs en Europe, vieillit depuis plusieurs décennies et ce phénomène est appelé à s’accentuer dans les décennies à venir. Le vieillissement de la population pose un certain nombre de problèmes, à commencer par le fait qu’il va réduire le nombre de personnes en âge de travailler par rapport au reste de la population, notamment les personnes âgées. Les enfants et les personnes âgées ne produisent rien, mais ils consomment des biens et services qui sont produits par les actifs, donc les premiers dépendent sur les seconds et c’est pour cette raison qu’ils sont parfois qualifiés de “dépendants”.1 Plus le nombre d’actifs par dépendant est faible, plus la charge que représentent les dépendants pour les actifs est lourde, du moins toutes choses égales par ailleurs. En effet, quand le nombre d’actifs par dépendant baisse, cela signifie que chaque actif doit produire plus pour alimenter la consommation des personnes dépendantes ou qu’une part plus importante de ce qu’il produit doit leur être transférée.
Parmi les dépendants, les personnes âgées représentent une charge particulièrement importante, car ils consomment beaucoup par rapport aux enfants. C’est pour cette raison que, lorsqu’on parle du vieillissement de la population, on s’intéresse souvent plus spécifiquement au nombre d’actifs par personne âgée plutôt qu’au nombre d’actifs par dépendant. Cette quantité, qu’on appelle parfois “ratio de soutien des personnes âgées”, est généralement définie comme le nombre de personnes entre 15 et 64 ans par personne de 65 ans ou plus, même si toutes les personnes entre 15 et 64 ans ne font pas partie de la population active et que certaines personnes de 65 ans ou plus en font partie. La proportion d’actifs parmi les personnes entre 15 et 64 ans et chez les gens de 65 ans ou plus dépend de nombreux facteurs qui peuvent varier de façon significative d’un pays à l’autre ou même dans un même pays à travers le temps, donc même si cette définition ne donne qu’un indicateur imparfait de ce qui nous intéresse vraiment, elle a l’avantage de la simplicité.
Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, si l’on excepte un bref sursaut au moment de l’entrée dans la vie active des baby boomers, le ratio de soutien n’a pas cessé de baisser et cette baisse a récemment accéléré avec l’arrivée des mêmes baby boomers à la retraite :
Ainsi, là où il y avait 6 actifs par retraité en 1945, il n’y en a plus que 3 aujourd’hui. Si on projette l’évolution de ce ratio d’ici à 2050, on voit qu’il va continuer à se dégrader avant de progressivement se stabiliser, puis de remonter légèrement jusqu’à environ 2,5 :
Cette projection a été obtenue par la méthode des composantes, qui est le type de modèle qu’utilisent la plupart des agences statistiques dans le monde pour faire des projections de population, y compris l’INSEE en France. Le modèle a été calibré à partir des microdonnées du recensement de l’INSEE.2
Le principe d’un modèle par cohortes et composantes est remarquablement simple. La population est divisée en groupes d’âge et de sexe, qui ont chacun un taux de mortalité propre, ainsi qu’un taux de fécondité dans le cas des femmes. On fait “vieillir” les cohortes en les faisant passer d’un groupe d’âge au suivant après application du taux de mortalité propre à leur groupe d’âge initial pour enlever ceux qui sont morts entretemps. Par ailleurs, à chaque itération, on calcule le nombre d’enfants qu’ont les femmes dans chaque cohorte pendant la période en utilisant les taux de fécondité par groupe d’âge et on ajoute le total des naissances au groupe des nouveau-nés. Enfin, pour tenir compte de la mobilité internationale, on ajoute à chaque groupe les gens dans ce groupe arrivés en France cette année et on retranche ceux qui ont quitté le pays.3 J’ai calculé les taux de fécondité par âge séparément pour les immigrés et les autochtones à partir des données du recensement pour 2020 et fait l’hypothèse qu’ils restaient constants pendant la durée de la simulation.4 J’ai fait la même hypothèse en ce qui concerne les taux de mortalité par âge et sexe, pour lesquels j’ai utilisé les taux publiés par l’INSEE sans distinguer immigrés et autochtones.5
Mais surtout cette projection fait l’hypothèse que le solde migratoire des immigrés et celui des autochtones va rester constant au niveau actuel, plus exactement à la moyenne des 15 dernières années. L’idée que, compte tenu du vieillissement de la population, l’immigration est indispensable pour éviter que la pression sur les actifs deviennent insupportable est l’un des arguments les plus populaires en faveur de l’immigration. On voit pourtant que, au niveau actuel, l’immigration ne suffira pas à éviter une dégradation du ratio de soutien des personnes âgées dans les 30 années à venir. Mais peut-être que, sans l’immigration, cette dégradation serait bien pire encore ? Pour le savoir, j’ai fait d’autres projections avec le même modèle, mais en faisant varier le taux d’immigration nette des immigrés de 0% à 1,5% tout en maintenant le taux d’immigration nette des non-immigrés au niveau actuel. Cet exercice permet non seulement de voir dans quelle mesure l’immigration au niveau actuel permet d’atténuer l’effet du vieillissement, mais aussi de voir dans quelle mesure cet effet serait plus important si le taux d’immigration nette des immigrés augmentait par rapport à son niveau actuel.
Voici un graphique qui montre le résultat de cet exercice, avec différents scénarios correspondant à différents taux d’immigration nette des immigrés :
On voit que, par rapport à un scénario dans lequel le solde migratoire des immigrés serait nul, le scénario dans lequel le taux d’immigration nette des immigrés reste à son niveau moyen au cours des 15 dernières années n’a quasiment aucun effet sur l’évolution du ratio de soutien des personnes âgées. L’idée que l’immigration va nous sauver d’une catastrophe sous la forme d’un vieillissement de la population accéléré est donc fausse. En l’espèce, à son niveau actuel, l’immigration va réduire l’effet du vieillissement sur le ratio de soutien des personnes âgées de 23,5%.6 Ce n’est pas rien, mais par rapport à l’ampleur de l’effet du vieillissement (notamment sur la longue durée), ce n’est pas grand-chose et ne nous empêchera certainement pas de devoir prendre des mesures pour s’adapter au vieillissement.
Il n’est pas forcément évident de se faire une idée de ce qu’un effet de cette taille représente, mais on peut rendre ça plus concret en calculant ce que ça implique pour le financement du système de retraite. Dans mon article sur l’impact du vieillissement de la population sur celui-ci, j’ai montré qu’il existait une relation entre le taux de cotisation au sens large τ et le taux de remplacement net ρ, qui s’exprime par les équations suivantes :
et
où A est le nombre d’actifs et R le nombre de retraités. Si on fait l’hypothèse que A / R va évoluer au même rythme que le ratio de soutien des personnes âgées, on peut utiliser cette relation pour calculer comment τ évoluerait si on faisait porter l’intégralité de l’effort supplémentaire dû au vieillissement sur les actifs et comment ρ évoluerait si on faisait porter l’intégralité de cet effort sur les retraités en fonction des scénarios sur le taux d’immigration nette des immigrés.7
Ce graphique montre le résultat de cet exercice dans le cas où on fait porter l’intégralité de l’effort sur les actifs :
On voit que, d’après cette projection, le taux de cotisation au sens large nécessaire pour financer le système de retraite si on fait porter l’intégralité de l’effort sur les actifs sera environ 1,2 points de pourcentage plus bas en 2050 que si le solde migratoire des immigrés était nul.
Ce graphique montre ce qui se passe dans le cas où on fait porter l’intégralité de l’effort sur les retraités :
On voit que, si on fait porter l’intégralité de l’effort sur les retraités, le taux de remplacement net serait environ 3,1 points de pourcentage plus bas en 2050 que si le solde migratoire des immigrés était de zéro.
Cet exercice est très approximatif et a pour seul but de donner un ordre de grandeur sur l’impact de l’immigration, mais je pense qu’il justifie amplement mon affirmation selon laquelle, à son niveau actuel, l’immigration ne change pas grand-chose au vieillissement. C’est d’autant plus vrai que mes calculs surestiment l’impact de l’immigration sur le taux de contribution ou le taux de remplacement net pour au moins 3 raisons :
ils supposent que le taux des emplois des immigrés resterait constant relativement à celui des autochtones si le taux d’immigration nette des immigrés augmentait alors qu’il baisserait probablement du fait que l’immigration deviendrait moins européenne et que les immigrés non-européens ont des taux d’emploi nettement inférieurs au taux d’emploi des autochtones,
ils supposent que les immigrés ont des revenus du travail identiques à ceux des autochtones alors qu’en réalité ils sont nettement plus faibles et
ils supposent que les enfants d’immigrés ont le même taux d’emploi et les mêmes revenus du travail que les autochtones sans aucun parent immigré alors qu’ils sont nettement inférieurs.
Par ailleurs, compte tenu de l’hostilité qu’exprime l’opinion publique à l’égard de l’immigration, une politique d’immigration massive serait politiquement difficile à mettre en place de manière durable.
Les graphiques que nous venons de présenter montrent que, pour que l’immigration atténue vraiment l’effet du vieillissement de manière significative, il faudrait que le solde migratoire des immigrés soit beaucoup plus important qu’aujourd’hui. Ainsi, pour que l’effet du vieillissement soit divisé par 2 d’ici à 2050, il faudrait que le taux d’immigration nette des immigrés soit multiplié par environ 2,1 et qu’il reste à ce niveau de manière constante pendant l’ensemble de cette période. Pour qu’il soit complètement éliminé et que le ratio de soutien des personnes âgées soit en 2050 au même niveau qu’en 2020, il faudrait que le taux d’immigration nette des immigrés soit multiplié par environ 3,5. On peut certes imaginer que le taux d’immigration pourrait atteindre de tels niveaux ponctuellement au cours de cette période, notamment en réponse à un choc comme la crise des réfugiés en 2015, mais compte tenu de l’état de l’opinion publique en France sur l’immigration il paraît totalement improbable que cela puisse durer très longtemps. En pratique, dès lors qu’on tient compte des contraintes politiques, l’idée que l’immigration pourrait nous sauver du vieillissement est donc une chimère.
Qu’en est-il du reste de l’Europe ? Il est intéressant de réaliser le même exercice pour voir dans quelle mesure l’immigration va contribuer à atténuer l’effet du vieillissement dans les autres pays européens. L’impact de l’immigration varie sans doute car les autres pays européens ont des structures d’âge différentes et des taux d’immigration nette des immigrés différents. Il est possible d’étendre l’analyse à la plupart des pays de l’UE et au Royaume-Uni à partir des données d’Eurostat.8 Voici un graphique qui montre le résultat :
Si on met à part le Luxembourg, où l’immigration est à un niveau anormalement élevé du fait de la petitesse du pays, on observe une assez grande variation de l’impact de l’immigration mais celle-ci ne suffit à empêcher le vieillissement nulle part et l’effet reste limité partout.
Nous avons réalisé un autre graphique qui montre l’impact de l’immigration à son niveau actuel, c’est-à-dire la moyenne des 15 dernières années ou du plus grand nombre d’années récentes possible si les données ne permettaient pas de remonter aussi loin en arrière, dans les différents pays de l’échantillon :
L’effet médian de l’immigration, dans l’hypothèse où elle reste à son niveau actuel dans chaque pays, est d’environ 15,5% et l’effet moyen d’environ 19,3%. On observe donc une assez grande variation, qui s’explique par le fait que le taux d’immigration nette varie d’un pays à l’autre et que les différents pays ont des structures d’âge différentes en début de période, mais ce graphique confirme que l’effet reste limité partout. Il n’est supérieur à 25% que dans 6 pays sur 23 dans l’échantillon.
Un autre moyen de comparer l’effet de l’immigration sur le vieillissement dans les pays de l’échantillon, toujours dans l’hypothèse où elle reste à son niveau actuel, est de calculer par combien le taux d’immigration nette des immigrés devrait être multiplié dans chaque pays pour qu’elle annule complètement le vieillissement ou pour qu’elle réduise celui-ci de 50% :
On voit que, si elle reste à son niveau actuel, l’immigration ne suffira à réduire l’impact du vieillissement de moitié dans aucun pays de l’échantillon. Il n’y a que 6 pays sur 23 où, pour réduire l’effet du vieillissement de moitié, il faudrait multiplier le taux d’immigration nette des immigrés par moins de 2.
Même dans les 6 pays où l’immigration réduit le vieillissement d’au moins 25%, cet effet relativement important est largement une illusion, car il faut garder en tête qu’il s’agit d’une projection qui repose sur l’hypothèse que l’immigration continuera dans chaque pays à son niveau au cours des dernières années. Or, dans tous les pays en question, le taux d’immigration nette des immigrés utilisé pour la projection est artificiellement haut du fait de l’afflux de réfugiés ukrainiens en 2022 et/ou de la crise des réfugiés en 2014-2016, comme on le voit sur ce graphique qui montre le nombre d’arrivées par an depuis 2010 dans ces pays avec en bleu les années qui ont servi à calculer le taux d’immigration nette des immigrés pour la projection :
Mais ces vagues d’immigration étaient liées à des évènements exceptionnels et il est très improbable que les pays où l’effet de l’immigration sur le vieillissement est projeté comme étant supérieur à 25% maintiennent un taux d’immigration nette au même niveau qu’au cours des dernières années. On voit d’ailleurs que, dans la plupart d’entre eux, les gouvernements au pouvoir ont commencé à prendre des mesures pour réduire l’immigration en réponse à l’hostilité grandissante envers l’immigration de l’opinion publique.
Compte tenu de cette hostilité, on peut douter de l’idée que l’impact de l’immigration sur le vieillissement en Europe sera supérieur à 25% d’ici à 2050. L’immigration n’aura donc qu’un effet très limité sur le vieillissement et n’empêchera pas les Européens de devoir faire des choix difficiles pour s’y adapter.9 Il est très douteux que, si on leur présentait en termes concrets le coût qu’ils devraient payer pour faire face au vieillissement légèrement plus important qui se produirait si l’immigration était réduite, ils choisiraient de la maintenir au niveau actuel. À moins d’ignorer totalement les contraintes politiques qui limitent son niveau en pratique, l’idée que sans l’immigration l’Europe s’effondrerait sous l’effet du vieillissement de la population est complètement déconnectée de la réalité. En vérité, les gens qui défendent l’immigration ne sont pas arrivés à la conclusion qu’elle était indispensable parce qu’ils ont réfléchi sérieusement à l’impact qu’elle pouvait avoir de manière réaliste sur le vieillissement, mais ils ont popularisé cet argument parce qu’ils avaient décidé, pour des raisons sans rapport, qu’il était souhaitable que l’Europe continue d’accueillir des immigrés et même qu’elle en accueille davantage.
Il n’est pas tout à fait vrai que les enfants et les personnes âgées ne produisent rien, mais leur production est relativement faible et elle se limite principalement au secteur non-marchand, comme quand les enfants aident leurs parents à jardiner ou que les personnes âgées gardent leurs petit-enfants.
Les sources exactes sont indiquées dans les commentaires du code, qui est disponible dans ce répertoire sur GitHub. J’ai aussi utilisé des publications de l’INSEE, comme cette étude sur les flux migratoires, pour certains paramètres qui sont impossibles à estimer précisément à partir du fichier diffusé par l’ADISP.
Je ne vais pas décrire la méthode que j’ai utilisé pour estimer la distribution par âge, sexe et statut par rapport à l’immigration pour les gens qui arrivent et quittent la France chaque année car c’est un peu compliqué et cela n’a pas grand intérêt pour cet article, mais si ça vous intéresse le répertoire sur GitHub contient un document qui décrit la méthodologie utilisée pour calibrer le modèle en plus du code.
Ce qui est sans aucun doute faux, mais il est difficile de faire beaucoup mieux et, dès lors qu’on cherche juste à estimer l’évolution du ratio de soutien des personnes âgées sur un horizon de 30 ans, cela n’a pas beaucoup d’importance car les hypothèses sur la fécondité n’ont qu’un impact limité.
Encore une fois, cette hypothèse est fausse car il est probable que les taux de mortalité vont continuer à baisser, mais à moins d’une surprise cette hypothèse ne devrait pas avoir un impact très important non plus car sur une période de 30 ans ils ne devraient pas beaucoup changer.
Je définis l’effet de l’immigration sur le vieillissement par 1 - (R_2020 - R_2050) / (R_2020 - R_2050*) où R_2020 est le ratio de soutien en 2020, R_2050 est le ratio de soutien en 2050 dans le scénario avec un taux d’immigration nette des immigrés au niveau actuel et R_2050* est le ratio de soutien en 2050 dans le scénario avec un taux d’immigration nette des immigrés de zéro.
En réalité, je n’ai pas utilisé l’évolution du ratio de soutien des personnes âgées pour faire mes calculs, mais celle du nombre d’autochtones et d’immigrés entre 15 et 64 ans ayant un emploi par personne de 65 ou plus en faisant l’hypothèse que le taux d’emploi des autochtones et des immigrés entre 15 et 64 ans va rester à son niveau de 2020.
Dans le cas du Royaume-Uni et de l’Allemagne, qu’il me paraissait utile d’inclure en raison de leur importance, Eurostat ne mettaient pas à disposition toutes les données dont j’avais besoin et j’ai donc complété avec des données publiées par l’ONS et Destatis. La définition d’immigré dans les données d’Eurostat ne correspond pas tout à fait à la définition de l’INSEE, car elle comprend tous les gens nés à l’étranger (même s’ils ne sont pas nés étrangers), donc les résultats ne sont pas tout à fait comparables avec la projection pour la France. Dans le cas du Royaume-Uni, les données sur les départs et arrivées n’étaient pas disponibles par lieu de naissance, donc j’ai utilisé les données sur les départs et arrivées par nationalité en assimilant immigrés et étrangers. Encore une fois, cela veut dire que la projection n’est pas exactement comparable avec celle pour la France et les autres pays européens. Les détails sur la méthodologie utilisée pour calibrer le modèle dans chaque pays sont disponibles dans le fichier PDF déjà mentionné plus haut.
À moins que l’intelligence artificielle entraîne une hausse de la productivité si importante d’ici à 2050 que le vieillissement ne soit plus un problème, ce qui n’est pas impossible, auquel cas l’argument en faveur de l’immigration qui repose sur le vieillissement serait encore moins convaincant.










